Enseigner et apprendre avec l’IA : une aventure européenne en trois actes
Face à l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les systèmes éducatifs, les ministères européens s’organisent pour relever un défi inédit. Entre inquiétudes et opportunités pédagogiques, un consortium international coordonné par France Éducation International explore des réponses concrètes. Trois projets Erasmus+ structurent cette mobilisation pour accompagner enseignants et élèves dans cette transformation.
Introduction
Les ministères de l'Éducation du monde entier s'efforcent actuellement de comprendre et de s’adapter à l’avènement de l’intelligence artificielle, en particulier depuis l'émergence de l'IA générative en 2022. Le défi est particulièrement complexe dans les établissements scolaires, où l’IA transforme de plus en plus les pratiques professionnelles, les processus pédagogiques ainsi que les modes traditionnels d’accès aux connaissances, de production de celles-ci et d’interaction avec elles. Un consortium réunissant les ministères de l’Éducation de France, d’l’Espagne, d’Irlande, d’Italie, de Lituanie, du Luxembourg et de Slovénie, ainsi que plusieurs universités, centres de recherche et acteurs du secteur privé, aborde de manière proactive les opportunités et les défis émergents liés à l’IA générative. Les travaux de ce consortium sont coordonnés par France Éducation international (FEI) et financés dans le cadre du programme Erasmus+. Les partenaires collaborent activement afin d’identifier et de traiter collectivement un ensemble de questions émergentes liées à l’usage de l’IA dans l’éducation, à la littératie des données et à l’IA générative, sous l’égide de trois projets européens innovants.
Cette démarche a débuté avec un projet Erasmus+ intitulé Intelligence Artificielle pour et par les Enseignants (AI4T), centré sur la sensibilisation des enseignants à l’IA et à ses implications pédagogiques, à une époque où l’IA était encore largement absente des politiques et pratiques éducatives dominantes. Le projet a anticipé de nombreux défis devenus visibles à l’échelle mondiale après le lancement de ChatGPT en novembre 2022.
S’appuyant sur ces expériences, le projet Erasmus+ suivant, Littéracie des données à l’âge de l’IA en éducation (AI-DL), lancé au printemps 2025, a élargi la perspective au-delà de la seule culture de l’IA, en mettant davantage l’accent sur la littéracie des données comme compétence fondamentale dans les environnements d’apprentissage utilisant l’IA. Plutôt que de considérer l’IA, et en particulier l’IA générative, uniquement comme une innovation technologique, le projet s’intéresse au rôle sous-jacent des données dans la production des contenus générés par l’IA, des recommandations et des processus de prise de décision. Dans ce contexte, les enseignants et les apprenants sont accompagnés dans le développement d’une pensée critique liée à la production, au traitement et à l’interprétation des données, aux systèmes algorithmiques, à la fiabilité des résultats, à la transparence et à la prise de décision éclairée.
Parallèlement, le projet Erasmus+ GenAI4Schools : Accompagner les établissements scolaires dans l’exploration de l’IA générative qui a débuté au printemps 2026 examine les implications systémiques et pédagogiques de l’IA générative pour les établissements scolaires. Une attention particulière est portée à l’évolution du rôle des enseignants, à la redéfinition des processus d’apprentissage, d’enseignement et d’évaluation, ainsi qu’aux conditions dans lesquelles l’IA générative peut soutenir de manière pertinente la créativité, la différenciation pédagogique, la rétroaction et l’engagement des apprenants, sans compromettre la qualité pédagogique ni l’autonomie humaine.
Pris ensemble, ces trois projets reflètent une approche progressive et de plus en plus différenciée de l’IA en éducation (AIED) : depuis les premières actions de sensibilisation et d’accompagnement des enseignants, jusqu’au développement des compétences en pensée critique et en littératie des données, puis vers des questions plus larges de transformation pédagogique, de gouvernance et de mise en œuvre responsable de l’IA générative dans les systèmes scolaires. Plutôt que des initiatives isolées, ces projets constituent un continuum cohérent qui reflète l’évolution rapide des technologies de l’IA et leur importance croissante pour les politiques et les pratiques éducatives.
L'IA dans l'éducation
Le consortium explore la manière dont l’intelligence artificielle en éducation (AIED) peut constituer non seulement une innovation technologique, mais aussi un catalyseur de formes d’enseignement et d’apprentissage plus inclusives, réflexives et pédagogiquement pertinentes. Au cœur de cette démarche se trouve la question de savoir comment l’IA peut soutenir des environnements éducatifs dans lesquels tous les apprenants ont la possibilité de développer leur esprit critique, leur capacité de jugement éclairé, leur créativité et leur pouvoir d’agir dans des contextes de plus en plus structurés par les données et l’IA.
Au cours des dernières années, le consortium a combiné des analyses fondées sur la recherche avec des expérimentations itératives de politiques éducatives dans des contextes réels d’enseignement. Les recherches internationales existantes, les pratiques émergentes et les réalités de terrain ont été examinées de manière systématique puis traduites en approches pédagogiques concrètes, en outils et en scénarios d’apprentissage expérimentés avec des enseignants et des élèves dans différents contextes.
Il est important de souligner que ces projets ne se limitent pas à des expérimentations ponctuelles et isolées. Les expériences, les données probantes et les défis issus des phases d’expérimentation alimentent en continu les discussions nationales et européennes sur les politiques éducatives. De cette manière, les travaux du consortium contribuent à l’élaboration de lignes directrices plus ancrées dans la réalité, de cadres de gouvernance, de dispositifs d’accompagnement des enseignants et d’orientations politiques pour une intégration responsable de l’IA dans l’éducation.
AI4T : poser les bases de l’IA en éducation
AI4T – « Intelligence artificielle pour et par les enseignants » – était une initiative pilote de trois ans qui a débuté en 2021 et s’est achevée en 2024, visant à aider les enseignants à comprendre et à utiliser l’IA, en particulier dans l’enseignement secondaire, en France, en Irlande, en Italie, au Luxembourg et en Slovénie. Coordonné par France Education international, le projet a réuni les cinq ministères de l’Éducation des pays participants, ainsi que des organismes publics, des centres de recherche et des universités.
Ce projet a débuté à une époque où la plupart des enseignants n’avaient encore jamais entendu parler de l’IA en éducation, et le partenariat du projet a réussi à mettre en œuvre une série de ressources et d’approches innovantes pour la formation des enseignants. Les ressources pédagogiques développées comprenaient un MOOC, un manuel librement accessible (Open Textbook) et des sessions de formation hybrides. Elles sont désormais accessibles au grand public afin d’aider chacun à comprendre les bases de l’IA et son impact sur l’éducation. Expérimentées dans les cinq pays participants, ces ressources ont touché plus de 1 000 enseignants issus de 302 établissements scolaires européens au cours du projet. En France, plus de 58 000 personnes ont depuis suivi cette formation en ligne. Depuis la fin du projet, le MOOC a été suivi par des enseignants provenant de plus de 150 pays. Quant au manuel librement accessible, il a été traduit dans plus de quinze langues, notamment celles des pays du consortium européen, ainsi qu’en espagnol, polonais, grec, arabe, mandarin et japonais, entre autres.
Par ailleurs, le projet AI4T a été présenté lors du World AI Summit du 7 février 2025 à France Éducation international (France). Il a été intégré au UNESCO AI Competency Framework for Teachers (Miao & Cukurova, 2024, p. 47) et reconnu comme Inspiring Practice par le Digital Education Hub. Il a également été mis en avant en 2025 sur la plateforme ESEP (AI for Teaching and Learning | European School Education Platform). Enfin, l’Université de Nantes a reçu le Open Education Global Leadership Award 2024, en partie pour le projet AI4T ; elle a également reçu le Merlot Classics Award 2025.
Bien qu'AI4T ait été un immense succès, les partenaires du projet avaient le sentiment de n'avoir fait qu'effleurer la surface de l'IA et, dès la conférence de clôture, ils se posaient déjà des questions telles que :
- Comment pouvons-nous aller plus loin ?
- Comment pouvons-nous garantir que l'IA soit utilisée de manière critique et éclairée ?
AI-DL : approfondir et élargir la compréhension, promouvoir la littéracie des données et l'utilisation critique de l'IA
Le projet AI-DL est né de la volonté de poursuivre notre collaboration et d’approfondir notre réflexion sur l’IA en éducation. D’une durée de trois ans (2025-2028), ce projet bénéficie du soutien des ministères de l’Éducation d’Espagne, de France, d’Irlande, d’Italie, de Lituanie, du Luxembourg et de Slovénie. Il met l’accent sur la littéracie des données et le développement de l’esprit critique chez les enseignants et leurs élèves dans le cadre de l’utilisation de l’IA générative dans les établissements scolaires. S'appuyant sur une méthodologie collaborative, le projet soutient la création de communautés de pratique dans une quarantaine d'écoles européennes, touchant ainsi plus de 200 enseignants. Au cours de l'année scolaire 2025/2026, ces communautés ont participé activement à l'élaboration des principaux livrables du projet ; grâce à des questionnaires, des webinaires et des ateliers, les enseignants sont devenus co-créateurs des modules de formation du projet et du cadre de compétences AI-DL destiné aux enseignants, qui sera testé dans les écoles à partir de janvier 2027.
Les résultats de la phase de diagnostic menée en 2025 sont déjà publics et disponibles sur le site web du projet. Ils rassemblent des données factuelles dressant ainsi un état des lieux de la manière dont la littéracie des données est actuellement appréhendée et enseignée dans l’enseignement secondaire, et de la façon dont celle-ci est en train d’évoluer sous l’effet de l’adoption rapide de l’IA générative (GenAI). Le diagnostic réalisé auprès de 677 enseignants de sept pays européens révèle la manière dont l’IA générative est utilisée dans la pratique professionnelle et la façon dont les enseignants appréhendent la littéracie des données, mettant en lumière le soutien dont ils ont besoin. Enfin, le cadre AI-DL, actuellement en cours de révision avec les enseignants, est un cadre émergent et non prescriptif, conçu comme un « outil de réflexion » flexible et transversal.
Le développement de ces outils et compétences permettra aux enseignants, aux élèves et aux apprenants d'aborder de manière critique les technologies éducatives basées sur l'IA, leur donnant ainsi les moyens de prendre de bonnes décisions concernant l'IA dans leur vie quotidienne.
À l’instar du précédent projet AI4T, AI-DL aide les ministères et les autres partenaires à réfléchir de manière critique à des questions telles que :
- Comment accompagner les établissements scolaires, les enseignants et les élèves dans un monde où l’IA, et en particulier l’IA générative, joue un rôle de plus en plus important ?
- Sommes-nous capables d’identifier clairement les usages de l’IA susceptibles de renforcer, ou au contraire d’affaiblir, les relations entre élèves et enseignants ? Comment repenser ce nouveau triangle pédagogique ?
GenAI4Schools : innover pour l'école de demain
Les technologies d’IA générative sont de plus en plus présentes dans nos vies, et particulièrement dans les établissements scolaires, où enseignants et élèves les utilisent pour un large éventail d’activités. Pour répondre à cette utilisation croissante, le consortium a lancé GenAI4Schools (2026–2029), afin d’explorer la manière dont l’IA générative est actuellement intégrée dans les pratiques scolaires et les conditions dans lesquelles son usage peut être pédagogiquement pertinent, éthiquement responsable et bénéfique sur le plan éducatif.
Le projet cherchera à définir à quoi pourraient ressembler des interactions humain–IA (HIA) efficaces et éthiques, ainsi que des usages pertinents de l’IA générative en milieu scolaire, et à examiner si, et comment, ceux-ci pourraient accompagner les établissements du secondaire dans leur adaptation à ces technologies, tout en renforçant des approches d’enseignement et d’apprentissage centrées sur l’humain.
Conclusion
Nous vivons dans un monde de plus en plus incertain, où les avancées des technologies numériques transforment de nombreuses approches de travail traditionnelles, et l’éducation ne fait pas exception. Il s’agit d’un domaine en évolution rapide, et à travers ces trois projets Erasmus+, les ministères et les principales parties prenantes explorent où et comment ces outils peuvent apporter une réelle valeur ajoutée à leurs systèmes éducatifs. L’intelligence artificielle a le potentiel de transformer de nombreux aspects de l’éducation, en particulier dans l’enseignement secondaire. Son arrivée conduit les enseignants et les chefs d’établissement à s’interroger sur ses usages, ses limites et ses effets sur leurs pratiques, ainsi que sur leur esprit critique et celui de leurs élèves, dans des environnements d’apprentissage en constante évolution.
À travers ces trois projets Erasmus+, les ministères et les acteurs de l’éducation explorent conjointement les contextes dans lesquels l’IA peut apporter une réelle valeur ajoutée pédagogique, mais aussi ceux où des limites claires, des garde-fous et une réflexion critique s’imposent. Les projets soulignent que l’IA n’est pas une solution prête à l’emploi pour les écoles, mais un champ socio-technique en évolution qui nécessite une expérimentation continue, une évaluation rigoureuse et un ancrage pédagogique solide.
Pris ensemble, ces projets forment un processus d’apprentissage européen cohérent combinant recherche appliquée, expérimentation en classe, réflexion sur les politiques éducatives et développement d’outils concrets. Leur objectif commun n’est pas simplement d’introduire l’IA dans les écoles, mais de définir des approches responsables, centrées sur l’humain et pédagogiquement pertinentes de l’IA dans les systèmes éducatifs européens.
Dans ce contexte, la décision de plusieurs pays européens de travailler ensemble — pour tester, évaluer, questionner et apprendre collectivement — est particulièrement significative. La complexité et la rapidité des évolutions actuelles exigent une réflexion collaborative plutôt que des réponses isolées. Enseigner et apprendre avec l’IA ne consiste donc pas uniquement à innover technologiquement, mais aussi à façonner collectivement le rôle futur de l’éducation dans une société en transformation rapide.
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